Saul Alinsky

Histoire et fondements de l’organisation communautaire

Saul Alinsky

Saul Alinsky naît dans un ghetto de Chicago en 1909. Il étudie la sociologie à l’université, dans ce qu’on appelle l’Ecole de Chicago. Il obtient une bourse pour lutter contre la criminalité et se met à suivre de près les gangs des quartiers populaires de Chicago. Le premier quartier où il va travailler est un ghetto  : Back of the Yards.

Il se rend compte que les problèmes à l’origine de la criminalité sont la pauvreté, le racisme, les mauvaises conditions de vie et la non organisation des habitants pour faire face à leurs difficultés.

Il va alors créer un nouveau mode d’organisation  : l’organisation communautaire qui est une sorte de synthèse critique du syndicalisme et du développement communautaire. Autrement dit, il s’inspire tout en le critiquant à la fois le syndicalisme et le développement communautaire.

En effet, à l’époque, dans les années 1930, il existe un fort courant syndicaliste et un fort mouvement ouvrier dont il apprend les méthodes d’organisation. Mais, pour lui, les luttes dans le secteur du travail ne suffisent pas. Il faut faire du «  tout terrain  »  : lutter aussi sur les questions de mal logement, de ségrégation dans les écoles, de bas salaires, d’amélioration des services municipaux ou des institutions sociales, de santé…

Du développement communautaire, il reprend l’idée de partir des gens pour changer le monde, mais en y rajoutant l’idée du conflit et du rapport de force. En effet, l’organisation communautaire se distingue du développement communautaire dans le sens où l’idée de ce dernier est de s’organiser soi-même (self help), sans tenir compte des rapports de force. 

Saul Alinsky démissionne à la fin des années 30 de son travail de lutte contre la criminalité dans l’idée de se mettre à organiser les habitants des ghettos et les laissés pour compte afin qu’ils gagnent du pouvoir sur les institutions pour améliorer leurs conditions de vie. Il crée la première organisation en 1930.

Pouvoir, intérêt et conflit

Le constat à la base de l’organisation communautaire est que «  L’essence de la vie est le pouvoir  » (Saul Alinsky) et que la société est traversée par des conflits d’intérêt.
La définition de la Démocratie selon Ricoeur prend ici toute sa place  :

« Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c'est-à-dire traversée par des contradictions d'intérêt et qui se fixe comme modalité, d'associer à parts égales, chaque citoyen dans l'expression de ces contradictions, l'analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d'arriver à un arbitrage. »

A propos du pouvoir, Saul Alinsky écrit  :

«  Aucun individu, aucune organisation ne peut négocier sans le pouvoir d’imposer la négociation  ».

Ou encore  :

«  Vouloir agir sur la base de la bonne foi plutôt que du pouvoir, c’est tenter quelque chose dont le monde n’a pas encore fait l’expérience - n’oubliez pas que pour être efficace, même la bonne foi doit être mobilisée en tant qu’élément de pouvoir  ». Malheureusement, poursuit-il, la culture moderne tend à faire de «  pouvoir  » un gros mot  ; dès qu’on l’évoque, «  c’est comme si on ouvrait les portes de l’enfer.  »

Or le pouvoir de ceux qui n’ont pas de pouvoir est celui de nuire à ceux qui en ont, au moyen notamment d’actions directes.

La finalité générale de l’organisation communautaire étant de lutter contre les inégalités d’accès au politique et contre la concentration du pouvoir, la démarche doit faire prendre conscience aux laissés pour compte de leur propre pouvoir – ainsi que du pouvoir de la communauté puis de l’organisation – puis amener un maximum de personnes à expérimenter l’action collective et l’organisation communautaire. Cela passe par la construction d’un contre-pouvoir et doit déboucher sur l’amélioration des conditions de vie des personnes.

Pour construire du pouvoir, il faut partir des intérêts des communautés car, dans la vie réelle, chacun cherche à poursuivre son intérêt propre (self interest). Et rappelons qu’il n’y a pas de honte à cela  ! L’intérêt étant le principal moteur de l’action individuelle et collective, il faut que l’organisateur et les leaders écoutent patiemment les habitants pour pouvoir identifier leurs problèmes.

Mais puisque celui qui essaie de faire valoir son intérêt particulier se heurte souvent aux intérêts de quelqu’un d’autre, il faut considérer le conflit non seulement comme inéluctable, mais même comme désirable – car rien ne mobilise autant que l’antagonisme.

Identités culturelles

Les Etats-Unis étant une société d’immigration, l’idée est de s’appuyer sur les identités culturelles pour mobiliser les personnes. 

Par ailleurs, les églises constituant souvent la colonne vertébrale des quartiers défavorisés aux Etats-Unis et certaines d’entre elles – notamment des églises évangéliques - ayant déjà soutenu des grèves et s’étant souvent constituer en contre-pouvoir, s’appuyer sur les églises apparaît nécessaire pour mobiliser.

Néanmoins, un des gros démons des organisations étant le sentiment d’impuissance par rapport au changement de l’ordre établi, de nombreuses organisations se sont sclérosées. C’est pourquoi, pour Alinsky, il ne faut pas uniquement s’appuyer sur le conflit mais aussi sur les relations.

Le relationnel

La démarche nécessite de rencontrer de nombreux habitants et de connaître un très grand nombre de colères car elle repose sur la conviction que l’union fait la force. Il est important de se connaître  pour pouvoir ensuite bien se comprendre et se mobiliser ensemble  : c’est la méthode du relationnel. 

L’organisateur va mobiliser des leaders. Ces derniers ne sont pas des chefs mais des personnes en colère, qui souhaitent se mobiliser pour elles et pour leur communauté ou pour d’autres habitants et il va «  tisser les colères  ».

Après la théorisation de la démarche par Saul Alinsky, Edward Chambers écrit Roots for radicals dans lequel il explique comment doit se construire les alliances et explique comment l’arme secrète  est le relationnel. Notons toutefois que dans ses écrits, la dimension du conflit disparaît un peu.

Construire des organisations populaires

Après l’initiation de la démarche par Saul Alinsky, l’organisation communautaire se développe beaucoup aux Etats-Unis. Aujourd’hui, il existe dans ce pays une cinquantaine d’organisations.

Après les Etats-Unis, l’organisation communautaire se développe en Angleterre dans les années 90. L’organisation London citizens est créée. 

Enfin, pour la première fois en France, une telle organisation est créée à Grenoble il y a trois ans  : c’est l’alliance citoyenne de Grenoble.

Au fondement de la construction de telles organisations, l’idée est que l’horizon révolutionnaire dépend de la multiplication des organisations communautaires. Pour se battre contre les problèmes sociaux, il faut construire des organisations populaires  : people’s organizations permettant aux personnes de se mobiliser. En effet, c’est uniquement à partir du moment où nous avons le sentiment que nous sommes suffisamment nombreux et que nous avons, collectivement, suffisamment de pouvoir, que nous pouvons commencer à nous intéresser aux changements possibles, à nous ouvrir au monde, à nous projeter dans l’avenir, à penser que nous pouvons modifier nos conditions de vie et donc à gagner du pouvoir sur nos vies. C’est pourquoi Saul Alinsky écrit  : «  Le pouvoir d’abord, le programme ensuite  ». 

A partir de la construction d’organisations populaires et une fois les colères identifiées, il faut élaborer des revendications, organiser des actions directes pour obliger le décideur à négocier. Ce sont les quatre marches de l’organisation communautaire (voire la partie sur La méthode dans le menu L’association).

Actions

Afin d’expérimenter leur pouvoir politiquement et d’arriver aux tables de négociation avec le décideur avec un réel rapport de force, les membres de l’alliance d’habitants doivent organiser des actions directes non violentes et remporter des petites victoires, puis de plus grandes. Ces actions collectives constituent un des moments qui doit rassembler l’ensemble des membres de l’organisation.

Concernant les stratégies d’actions collectives, nous organisons des formations (voir la partie sur Les formations dans le menu Les activités). Notons simplement qu’il existe de forts enjeux symbolique et stratégique dans le choix des actions.

Négociation

Une fois l’action collective réalisée et le rapport de force établi, vient le temps de la négociation. De même que pour l’organisation de l’action, il est important que cette phase soit préparée par tout le monde. Cependant, la posture à tenir pendant la négociation est bien différente de celle qui a été tenue pendant l’action  : alors que pendant l’action, c’est «  Nous contre eux  », pendant la négociation c’est «  Eux à côté de nous  ».

Nous organisons également des formations sur ce sujet pour les habitants construisant l’alliance d’habitants (voir la partie sur Les formations dans le menu Les activités). 

 

Enfin, selon Saul Alinsky, une fois la victoire obtenue, il est important de la célébrer, afin de lutter contre le sentiment de résignation et d’impuissance.

jeudi 19 mai 2016